L’évolution
des besoins individuels et sociaux force les institutions comme les individus à
changer. Si certaines professions semblent s’adapter plus facilement que
d’autres au changement, force est de constater que ce dernier est plutôt
difficile en éducation. Pourtant, il n’en est pas moins essentiel, comme
l’illustre Sir Ken Robinson (2010) dans sa vidéoconférence Changing Education Paradigm, en mettant en évidence la désuétude
des fondements sur lesquels s’appuie encore trop souvent le système d’éducation
actuel, de même que l’effet aliénant, discriminatoire et anesthésiant qu’a
l’école sur un nombre grandissant d’individus.
Il
est difficile de ne pas être en accord avec les souhaits énoncés par le
conférencier dans sa présentation : adopter une vision plus inclusive de
l’éducation, éveiller les étudiants à ce qu’ils sont, développer la capacité à réfléchir…
Pourtant, il me semble que la réflexion sur les paradigmes éducatifs tombe
souvent dans un débat de méthodes (en présence ou à distance, individuellement
ou en groupe, magistral ou projet, etc.) qui occulte le fond de la question et,
par le fait même, les éléments qui pourraient réellement faire une différence.
D’emblée,
le rapport aux savoirs des étudiants comme des enseignants n’est pas souvent
considéré dans les réflexions. De nos jours, la pression à la réussite est
telle qu’elle nuit souvent à l’enseignement, encourageant de nombreux
enseignants à Teach to the test (Lessard, 2004), c’est-à-dire à enseigner des « recettes »
pour assurer la réussite aux examens ministériels ou locaux. Cette même
pression sabote aussi l’apprentissage. Plusieurs étudiants adoptent un rapport
utilitaire aux savoirs, une vision consommatrice dans laquelle les savoirs
n’ont d’autre valeur que l’obtention d’une note pour passer à l’étape suivante (Montoya et al., 2006) ou pour obtenir des diplômes, clés de la réussite
économique personnelle (Bourdon, 2008). Ce faisant, l’apprentissage serait réduit à un
processus de mémorisation et de restitution de savoirs, dans ce qu’on pourrait
appeler la tendance à Learn for the test
(Develay, 2007 ;
Lessard, 2004). Dans un tel contexte, même les stratégies d’enseignement les mieux
ficelées peuvent tomber à plat si ce rapport au savoir n’est pas pris en compte
dans les interventions.
L’utilisation
des stratégies d’enseignement est aussi à remettre en question. Les recherches
récentes de Orange (2012) mettent en évidence le fait que l’apprentissage par
problème réalisé en sciences se contente souvent d’apporter la réponse à une
question ou se limite à l’application d’une technique, alors qu’il a pour
objectif le développement de la capacité à problématiser. Utilisée comme tel,
l’approche par problème peut, tout autant que n’importe quelle autre stratégie
d’enseignement, retomber dans la reproduction-imitation qui caractérise l’enseignement
traditionnel présenté par Robinson (2010) dans sa vidéo. En d’autres mots, il ne suffit pas
d’avoir recours à une stratégie d’enseignement dite active pour que
l’apprentissage soit au rendez-vous.
Dans
le même ordre d’idées, un dispositif rendant réellement l’étudiant actif
cognitivement dans la construction de ses savoirs peut être discrédité par une
évaluation finale qui ne demande que la reproduction-imitation d’un savoir
donné.
Bref,
la cohérence du système mis en place par l’enseignant, la compréhension
profonde de ce qu’implique le fait de « rendre l’étudiant actif » et
la prise en compte du rapport aux savoirs des étudiants ne sont que quelques
facteurs déterminants pour l’apprentissage, et ce, peu importe la stratégie
d’enseignement utilisée. Bien que l’environnement d’apprentissage numérique
apporte des solutions intéressantes à certains problèmes, il n’échappe pas
à ces questionnements de fond. On pourrait très bien y reproduire les mêmes
erreurs…
Références
Bourdon, M.-C. (2008). On est fait pour être heureux. Inter.
Magasine de l’Université du Québec à Montréal, 6(1), 24‑27.
Develay, M. (2007). Donner du sens à l’école.
Issy-les-Moulineaux : ESF Éditeur.
Lessard, C. (2004). L’obligation de résultats en éducation :
de quoi s’agit-il? Le contexte québécois d’une demande sociale, une rhétorique
du changement et une extension de la recherche. Dans C. Lessard et P. Meirieu
(dir.), L’obligation de résultats en éducation (p. 23‑48). Saint-Nicolas :
Les Presses de l’Université Laval.
Montoya, Y., Martinez, J.-P. et Boutin, G. (2006). L’école
actuelle face au changement : instruire, éduquer ou socialiser. Sainte-Foy :
Les Presses de l’Université du Québec.
Orange, C. (2012). Enseigner les sciences Problèmes, débats
et savoirs scientifiques en classe. Bruxelles : de Boeck éducation.
Robinson, K. (2010). Changing Education Paradigm. RSA
Animate. Récupéré de https://www.youtube.com/watch?v=zDZFcDGpL4U
Suite à la lecture de votre réflexion portée sur les changements de paradigme en éducation, je partage vos points de vue suivants.
RépondreEffacerIl est tout à fait incontestable que l’évolution de la société amène un changement face aux besoins des individus et des institutions. Comme vous l’avez si bien mentionné, est-ce aussi facile dans toutes les professions? De façon systématique, j’affirme que non. Je prends en exemple le programme dans lequel j’enseigne « Éducation à l’Enfance ». Au sein de mon département, il est difficile de parler d’enseignement numérique, d’utilisation des TICs, par peur d’exiger trop des étudiants et même de certains enseignants (Marchand, 1998). En somme, le département n’est pas encore près à ce changement, puisque cela leur demande de sortir de leur zone de confort pour déployer plus d’effort (Marchand 1998).
Je rejoins tout à fait votre accord en lien avec les souhaits énoncés du Conférencier Sir Ken Robenson (2010), par contre je me permets d’avancer que la plupart de ses souhaits tels : éveiller les étudiants à ce qu’ils sont et les amener à développer leur sens critique, sont déjà des actions réalisables pour la plupart des enseignants qui veulent inscrire leurs étudiants dans une démarche d’implication et d’engagement (Perrenoud, 2008).
Marchand, Louise. (1998). Un changement de paradigme pour un enseignement universitaire moderne. dans DistanceS, vol. 2, n 2, p. 7-26 Automne.
http://cqfd.teluq.uquebec.ca/Activites/DistanceS/dist_ant_/Vol2N2/vol2n2.html
Perrenoud, Philippe. (2008). Développer la pratique réflexive dans le métier d’enseignant. Professionnalisation et raison pédagogique. Paris : ESF (4e éd.), pp. 185-188.
Robinson, Ken. (2010). Changing Education Paradigm. RSA Animate. Récupéré de https://www.youtube.com/watch?v=zDZFcDGpL4U
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RépondreEffacerJ’ai beaucoup aimé votre billet qui réoriente bien le débat sur l’apprentissage. Ce faisant, je me questionne encore quant à l’approche et l’utilisation des TIC. Tout comme mon collègue Francoeur (http://pedantiq.blogspot.ca/), je suis d’accord avec le fait que « les TIC peuvent nous aider à transformer la classe en un environnement dynamique où les étudiants cherchent, lisent, discutent et produisent … et apprennent mieux », mais cela ne remplacera jamais le besoin de les faire réfléchir.
RépondreEffacerEn ce sens, mon côté rêveur me fait croire que si un certain ajustement est nécessaire, un maintien des traditions est aussi important. L’enseignement n’a pas toujours pris des allures d’enseignement magistral. J’avoue préférer de loin une approche plus socratique (http://www.law.uchicago.edu/socrates/soc_article.html), où l’étudiant doit s’arrêter, cesser de regarder son écran, écouter et réfléchir à la question posée. Une question qui ne demande pas une recherche sur Google, mais qui les oblige à une introspection face à l’objet et eux-mêmes.
Covington (1997) présente dans sa thèse une dizaine de grands principes de l’enseignement et de l’apprentissage. Parmi ceux-ci, j’ai bien celui où les « learners are their own best teachers. They have an inner mechanism akin to an inner teacher, which has been described in various ways. This is the learner’s true teacher. Learning is facilitated by an inner dialogue whereby the person arrives at an understanding » (p. 277). Cela rejoint tout particulièrement mon besoin d’amener les étudiants plus loin.
En parallèle, je me suis senti interpelé par une étude menée par Kalelioğlu et Gülbahar (2014) que je me permets de partager avec vous. En étudiant l’efficacité de l’utilisation de plusieurs approches « en ligne » pour stimuler la pensée critique, ils arrivent à la conclusion qu’il faille utiliser plusieurs techniques d’enseignement conjointement. « As instructors we should provide our students with rich learning environments and a variety of learning possibilities for effective teaching which shows the importance of considering individual differences and diversity in our instructional design processes (Bonk, 2002; Walker, 2005) » (p. 257). Ainsi, je me réconcilie en partie avec les TIC et le besoin de voir et repenser l’apprentissage. Car comme vous le dites si bien, « Bien que l’environnement d’apprentissage numérique apporte des solutions intéressantes à certains problèmes, il n’échappe pas à ces questionnements de fond. On pourrait très bien y reproduire les mêmes erreurs… »
Kalelioğlu, Filiz et Yasemin Gülbahar. (2014). « The Effect of Instructional Techniques on Critical Thinking and Critical Thinking Dispositions in Online Discussion ». Educational Technology & Society, vol. 14, no 1. P. 248–258.
Covington, Marsha Elaine. (1997). Great teachers on teaching adults : comparison of philosophy and practice from antiquity to the present, thèse. Montana State University.
Bonjour, vos billets sont très intéressant et vous soulevez des points qui suscitent de nombreuses discussions et de mise en perspective. Je retiens bien votre dernière phrase sur les environnements numériques d'apprentissage: "Bien que l’environnement d’apprentissage numérique apporte des solutions intéressantes à certains problèmes, il n’échappe pas à ces questionnements de fond. On pourrait très bien y reproduire les mêmes erreurs". J'ajouterais que l'on peut transposer cette affirmation à de nombreux outils technologiques où l'on remarque souvent qu'ils soutiennent des pratiques existantes, et ce, sans réel changement en profondeur.
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